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15/04/2008

Ben Barka, informateur du renseignement tchécoslovaque durant la Guerre froide?

Je suis tombé par hasard sur cet article daté de 2007. Personnellement c'est bien la première fois que j'entends parler  d'une connection entre Ben Barka et la StB , le renseignement tchécoslovaque durant la Guerre froide. A prendre avec précaution


Quand «Cheikh» renseignait Prague
Petr Zidek (petzidek@email.cz)
3100 mots
6 juillet 2007
44
Français
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Petr Zidek (petzidek@email.cz)

A Paris, il emmène l'agent Motl au cinéma Le premier séjour à Prague a lieu le 12 septembre 1961 « Cheikh nous donne des documents intéressants » La StB cherche à tirer profit de l'enlèvement de l'opposant

Tout commence à la mi-mars 1960, à Paris, au café-restaurant le Fouquet's, sur les Champs-Elysées. Le capitaine Zdenek Micke, un agent tchécoslovaque utilisant comme couverture un poste de deuxième secrétaire à l'ambassade de son pays, est attablé avec l'un de ses contacts français - un homme qu'il désigne sous le nom de code de « Gogol » dans ses comptes rendus envoyés à Prague.

Cet informateur semble avoir beaucoup de relations parmi les Marocains de la capitale française. Ce jour-là, au Fouquet's, il présente au faux diplomate un certain Kenfaoui, chargé d'affaires à l'ambassade du Maroc. Ce dernier ignore évidemment que Zdenek Micke, nom de code « Motl », est un agent de l'Est.

Les trois hommes aperçoivent alors un autre Marocain, à une table voisine : Mehdi Ben Barka, 40 ans, leader en exil de l'Union nationale des forces populaires (UNFP, fondée en 1959). Le faux diplomate tchèque en profite pour faire la connaissance de cet opposant de renom. Dans la foulée, il le convie, ainsi que Kenfaoui, à un dîner qui se tiendra bientôt à l'ambassade de Tchécoslovaquie.

Ce soir-là, le 28 mars 1960, Kenfaoui tarde à arriver. Retenu par un cocktail offert en l'honneur d'une délégation malienne, il se présentera avec une heure et demie de retard. Ben Barka, lui, est ponctuel. En attendant son compatriote, il discute avec Zdenek Micke (alias « Motl »), sans se douter, lui non plus, que cet homme de 29 ans est un capitaine de la StB, l'équivalent du KGB à Prague.

Le département « renseignement extérieur » du service tchécoslovaque a ouvert un dossier - le 43-802 - au nom de Ben Barka. Une note de quatre pages, rédigée par Motl, relate le dîner à l'ambassade. « Nous avons pu analyser dans le calme la situation actuelle au Maroc », écrit-il. Le fondateur de l'UNFP lui a confié qu'il ne pouvait retourner dans son pays sans risquer l'arrestation. « Ben Barka, poursuit Motl, ne voit qu'une seule issue pour son pays : s'engager dans la voie du socialisme. La première condition est l'unification totale de toutes les forces de progrès du pays dans une organisation politique. C'est pourquoi il veut traiter avec Ali Yata [NDLR : le secrétaire général du Parti communiste marocain - PCM] pour obtenir l'accord du parti. » Autre signe positif aux yeux du capitaine : le leader tiers-mondiste, à la recherche de contacts internationaux, dit vouloir rencontrer des dirigeants soviétiques, en particulier un proche collaborateur de Khrouchtchev, attendu à Paris.

L'idée d'un séjour en Tchécoslovaquie a également été évoquée au cours de la soirée. Pour ses hôtes, il s'agissait d'une simple hypothèse, lancée par politesse, mais l'opposant marocain y a vu, lui, une invitation en bonne et due forme.

En avril, alors qu'il assiste à une conférence de l'Organisation de solidarité des peuples d'Afrique et d'Asie (Ospaa) à Conakry, en Guinée, Ben Barka rencontre l'ambassadeur tchécoslovaque dans ce pays, Vladimir Knap, et l'informe qu'il doit se rendre en Yougoslavie, en France, puis enà Tchécoslovaquie. La nouvelle, transmise à Prague, affole le président de la République et chef du PC, Antonin Novotny. Pour lui, il n'est pas possible d'inviter officiellement Ben Barka, au risque de se brouiller avec le Maroc de Mohammed V, un partenaire économique de poids (le deuxième dans le monde arabe, après l'Egypte). Mais comme il ne faut pas non plus contrarier Ben Barka, étoile montante de la gauche internationale, on l'invitera de façon détournée, par l'intermédiaire de la centrale des syndicats.

Parallèlement, ses relations avec Motl se renforcent. Car le Marocain se montre très empressé : il téléphone souvent au capitaine, lui propose d'aller au théâtre ou au cinéma. Un jour, ils vont voir le film soviétique La Ballade du soldat, de Grigori Tchoukhraï. Un autre, ils déjeunent chez Lipp, la célèbre brasserie de Saint-Germain-des-Prés. Ils se rencontrent dans des cafés ou chez le pseudo-diplomate. « Une bonne partie des réunions est consacrée aux questions théoriques de la philosophie marxiste et du socialisme scientifique », peut-on lire dans le dossier 43-802.

A la fin de l'année 1960, le Marocain relance l'idée d'un voyage en Tchécoslovaquie et réitère son souhait de rencontrer de hauts dirigeants soviétiques. Le 12 mars 1961, il va plus loin en demandant 10 000 francs à son ami tchèque afin, dit-il, de s'assurer le soutien de France Observateur. Il veut être certain que cet hebdomadaire de gauche, réputé pour ses prises de position tranchées, critiquera la politique du nouveau roi, Hassan II, successeur de Mohammed V, décédé le 26 février 1961. Il croit que ce genre de méthodes est suceptible d'avoir un effet. Mehdi Ben Barka a-t-il pour autant versé de l'argent au journal ? Aucune preuve ne figure dans les archives. Seule certitude : l'opposant, loin d'être naïf, connaît désormais la vraie fonction de Motl.

Vu de Prague, son empressement est tel que l'heure est venue de l'enrôler. Motl, lui, est plutôt réticent. Même si, dans ses notes, il a déjà attribué un nom de code à Ben Barka - « Cheikh » - il n'est pas convaincu que son recrutement officiel (« verbovka », dans le jargon du service) soit souhaitable. « Sa verbovka sur la base habituelle ne me paraît pas réalisable, écrit-il le 1er juillet 1961. Cheikh a de grandes ambitions. Il veut jouer un rôle de premier plan dans le futur Etat marocain. Pour cette raison, il est possible d'envisager plutôt une coopération sur une base politique. » En attendant, le capitaine de la StB propose d'organiser sa venue en Tchécoslovaquie.

Le 12 septembre 1961, Mehdi Ben Barka se présente en voiture, à Dolni Dvoriste, poste frontière entre l'Autriche et la Tchécoslovaquie. Motl vient lui-même l'accueillir. L'opération de séduction peut commencer. Les organisateurs veulent présenter à Cheikh les succès du socialisme et le patrimoine culturel du pays. Il visite d'abord le village d'Orlik, son grand barrage, son célèbre château. Le soir, il a droit à un spectacle dans un cabaret pragois, puis à une virée dans un bar à la mode. Les jours suivants, il sillonne la capitale, la province, visite une coopérative agricole, une usine, le foyer industriel de Brno, s'entretient avec des responsables étudiants, des syndicalistes, des officiersà

Les comptes rendus de Motl font état d'aspects plus privés. Il écrit ainsi : « Lors du dîner au restaurant Chez Mécène, Cheikh a fait la connaissance d'une femme inconnue - d'orientation progressiste - et ils ont eu des relations intimes. Cheikh nous a dit qu'elle était divorcée, avec un enfant de 5 ans, et qu'elle était d'origine russe. »

Ben Barka confie à son ami qu'en France il use de la séduction comme une « méthode efficace pour acquérir des informations ». Une anecdote à ce propos est mentionnée dans les archives. « Son frère, écrit Motl, vient de lui procurer une de ses maîtresses, qui travaille comme dactylo au cabinet du ministre des Armées, Pierre Messmer, à Paris. Cheikh va l'inviter à Genève, lui donner de l'argent et se consacrer à elle - bien qu'elle ne soit pas jolie - afin de gagner sa faveur pour qu'elle lui fournisse des informations, ou plutôt des documents du ministère. »

Même s'il n'est pas encore question de verbovka, ce séjour est à l'évidence une étape décisive. « Les relations avec Cheikh ont été considérablement approfondies, assure Motl. Je peux parler avec lui ouvertement de toutes les questions de renseignement. » De fait, Ben Barka sait beaucoup de choses : il voyage sans arrêt, côtoie des politiques, des journalistes, des diplomates, et sans doute des agents d'autres paysà

En cet automne 1961, la StB franchit un pas supplémentaire en commençant à rémunérer Ben Barka. Celui-ci reçoit 1 500 francs français par mois en échange de documents qu'il présente comme étant des bulletins du Service de documentation et de contre-espionnage français, le Sdece. Il affirme les tenir d'un agent français rencontré grâce au journaliste et historien Roger Paret, spécialiste du Maroc à France Observateur. Même si la StB doute de l'authenticité de ces notes, cela ne l'empêche pas de rétribuer son nouveau collaborateur. En novembre, le service finance aussi son voyage en Guinée (3 500 francs). Toutes les informations fournies par Cheikh et jugées importantes sont ensuite transmises au chef du KGB à Prague. Dans le lot : des notes du ministère français des Affaires étrangères. Ces documents du Quai d'Orsay, et ceux présentés comme des bulletins du Sdece, ne figurent pas dans le dossier dont nous disposons.

Le 15 mai 1962, Mehdi Ben Barka rentre au Maroc, où le pouvoir semble soudain mieux disposé à son égard. Dès lors, par précaution, ses contacts avec la StB se raréfient. Ses « collègues » craignent le contre-espionnage marocain, sans doute présent dans l'ombre. En février 1963, Cheikh se rend tout de même en Tchécoslovaquie. Il ne passe que deux jours à Prague, mais cela lui suffit, après un débriefing détaillé sur son parcours et ses motivations, pour être officiellement recruté (la fameuse verbovka). Une simple formalité, compte tenu de ses états de service depuis un an et demi. Dans la foulée, il se voit attribuer un nouvel officier traitant : Motl cède la place à Karel Cermak, alias « Cervenka », du bureau central de Prague. Ben Barka sera dorénavant un « contact confidentiel », une sous-catégorie des agents dans la classification de la StB.

De retour au Maroc, il constate que son horizon politique est une fois de plus bouché. Il se sait surveillé et craint pour sa vie à la suite d'un accident de voiture suspect. Persuadé qu'un accord avec le pouvoir est impossible, il s'exile à nouveau (23 juin 1963), définitivement cette fois.

Cet infatigable globe-trotteur reprend alors son périple à travers la planète. Avec, à la clef, trois séjours à Prague : en juillet (deux jours), fin juillet- début août (quatre jours) et fin novembre-début décembre (quatre jours). La capitale tchécoslovaque lui sert souvent de transit dans le cadre de ses voyages vers les pays communistes. Il a ses habitudes dans divers grands hôtels de la ville (Yalta, International, Paris). La StB en profite pour le débriefer. Et aussi pour mettre sa ligne sur écouteà

Le 17 décembre 1963, le chef du renseignement extérieur - la première administration de la StB - Josef Houska, adresse une note élogieuse au ministre de l'Intérieur, Lubomír Strougal (futur Premier ministre, de 1970 à 1988) : « La collaboration avec le contact confidentiel Cheikh s'est avérée très intéressante pendant les deux réunions d'août et de novembre 1963. Cheikh est plus sérieux dans la collaboration, il nous donne des informations et des documents intéressants. » A cette occasion, Houska indique au ministre qu'un officier en poste en Algérie, le « camarade Lensky », sera dorénavant chargé, avec Cervenka à Prague, d'assurer le lien avec Cheikh. Celui-ci, qui passe une partie de son temps en Algérie et en Egypte, percevra 1 500 livres sterling par an, à condition de maintenir un contact régulier (au moins une fois par mois).

Un code va bientôt être mis au point pour lui donner des instructions sans éveiller les soupçons de ceux qui, lorsqu'il se trouve à l'étranger, écoutent sans doute ses conversations. Quand l'un de ses correspondants de la StB l'appelle et lui dit : « Un journaliste important veut te voir à Zurich », cela signifie qu'il doit se rendre d'urgence àà Prague. A l'inverse, si la phrase est : « Un journaliste important veut te voir à Genève », c'est à Alger qu'il doit filer !

Le 19 août 1964, le voilà de retour en Tchécoslovaquie, avec, cette fois, un passeport spécial algérien (numéro 798) au nom de Zaidi Abdelkrim. Plus surprenant : il arrive à Prague en voiture - une Opel Record immatriculée GE 6367 - en compagnie de son épouse et de leurs quatre enfants ! La famille a auparavant séjourné à Francfort, chez le frère de Mehdi, Abdelkader, qui fut un temps conseiller commercial auprès de l'ambassade du Maroc en RFA.

La hiérarchie de la StB est furieuse : Cheikh n'a prévenu personne de ce voyage familial ! A l'évidence, il vient avant tout pour que sa femme se repose dans la station thermale de Karlovy Vary. La StB accepte de prendre en charge les frais de ce long séjour (trois semaines), mais Ben Barka, habitué à loger dans des établissements haut de gamme, devra revoir ses exigences à la baisse en passant de l'hôtel Moscou au plus modeste Central. Autre problème : son manque de sérieux. Ses « officiers traitants » lui reprochent un certain laisser-aller : ses informations sont tardives ou de troisième main, ses contacts avec Cervenka trop irréguliers. Conséquence : il ne sera plus payé au forfait mais au coup par coup.

A la même époque (25 août 1964), un capitaine ayant pour nom de code « Doubek » rédige un long rapport sur Ben Barka. Treize pages cinglantes : sa sincérité est mise en doute ; de graves contradictions sont relevées dans ses informations ; il est imprudent, au téléphone ou dans ses rencontres, trop bavard sur ses liens avec Motl et le serviceà Le capitaine ajoute : « Il est sûr que Cheikh est "progressiste" dans les contacts avec nous, proaméricain dans les contacts avec les Américains et opportuniste dans les contacts avec Bourguiba, Nasser et les baasistes d'Irak et de Syrie. » Selon Doubek, il y a pire : les « amis » - c'est-à-dire le KGB - pensent qu'il a été corrompu par les Chinois !

A l'automne 1964, le Maroc commence à soupçonner la Tchécoslovaquie de soutenir l'opposant en exil. Le 15 octobre, les agents de la StB en poste à Rabat envoient même un message d'alerte à Prague : le Maroc est, paraît-il, persuadé que « le gouvernement tchécoslovaque entraîne des partisans marocains à la demande de Cheikh ». L'accusation comporte une part de vérité : la question de l'aide matérielle et de l'entraînement des membres de l'UNFP a été maintes fois évoquée avec lui. Dans le dossier 43-802, il n'y a pas, toutefois, de preuves formelles d'une telle aide.

On sait en revanche que Ben Barka a suivi, à sa demande, une formation aux techniques de « conspiration » : les langages codés, les connexions radio, l'art et la manière de déjouer une filatureà Le stage a eu lieu à Prague, du 9 au 17 mars 1965, dans un appartement « banalisé » de la StB.

A la fin du mois de septembre 1965, Ben Barka se rend à Cuba, puis revient dans la capitale tchécoslovaque (vol OK 524 du 1er octobre). De manière très officielle cette fois, puisqu'il donne une conférence de presse. Ceux qui le croisent alors décrivent un homme apeuré. Inquiet pour sa sécurité, il demande même à Cervenka de lui fournir un revolver, calibre 7,65 mm. Ce dernier s'engage à lui procurer une arme lors de son prochain séjour. Mais l'opposant marocain ne reviendra pasà Le 29 octobre, il est enlevé dans le Quartier latin, à Paris, devant la brasserie Lipp, ce restaurant où il avait déjeuné, quelques années auparavant, avec Motl !

La StB n'a rien à voir avec ce rapt. Mais le retentissement est tel, en France comme ailleurs, qu'elle ne peut y rester indifférente. Le service décide donc d'ouvrir un sous-dossier, le 43-802-100, où seront consignées les informations ayant trait, de près ou de loin, à l'« Affaire ». L'idée est d'attiser l'agitation, d'en tirer un profit politique à l'échelle internationale.

C'est ainsi que la StB lance une campagne de désinformation baptisée opération « Départ ». Une note du 12 novembre 1965 en fixe les objectifs :

- attirer les soupçons sur le gouvernement américain et la CIA, pour faire croire qu'ils sont les organisateurs directs du rapt ;

- dénoncer le roi Hassan II, le ministre de l'Intérieur, le général Oufkir, le directeur de la Sûreté marocaine, le colonel Dlimi, et les cadres du régime. Selon la note de la StB, ceux-ci doivent être présentés comme des « larbins actifs de l'impérialisme » ou des agents de l'espionnage américain contre les dirigeants des pays arabes et africains ;

- compromettre autant que possible la police et le gouvernement français, voire Charles de Gaulle en personne.

Bien sûr, il y a une part de vérité dans ces assertions, en particulier en ce qui concerne la responsabilité de certains Marocains et de policiers français, mais le but de la StB est d'aller au-delà, d'exploiter au mieux ce scandale.

D'après les archives, la StB s'est servie de plusieurs correspondants dans la presse mondiale pour diffuser des informations répondant aux critères de l'opération « Départ ». Ainsi, un journaliste ayant pour nom de code « Samir » a publié un article fortement inspiré par la StB dans le quotidien indien Patriot du 28 novembre 1965.

La presse française n'est pas épargnée. Le dossier mentionne par exemple un journaliste (présenté sous le seul sobriquet de « Pipa ») travaillant pour Le Canard enchaîné. Il n'est toutefois pas précisé s'il a été manipulé par ses sources ou s'il a délibérément diffusé de fausses informations.

Au cours des années suivantes, alors que l'affaire continue de passionner l'opinion, la StB complète le sous-dossier 43-802-100. On y trouve même des éléments très précis sur le procès des ravisseurs, en 1966. La StB disposait, semble-t-il, d'un agent - équipé d'un appareil enregistreur ! - dans la salle d'audience ! Motl lui-même, le « recruteur » de Ben Barka, était encore à Paris à cette époque, mais rien ne dit qu'il ait assisté au procès. Rentré à Prague en janvier 1967, il a été limogé en 1972. Il est décédé au début des années 1990.

Si bien informés soient-ils, les amis pragois de Cheikh n'ont jamais pu savoir ce qu'il était devenu après son enlèvement. Sa collaboration avec la StB est restée, elle aussi, un secret bien gardé. D'après les registres, le dossier 43-802 n'a été consulté que deux fois : en 1972 et en 1983. l

12/04/2008

La Corée du Nord, soutien du terrorisme?

L'information est passée pratiquement inapercue en janvier dernier, et pourtant! Un rapport officiel du Congrès américain accuse la Corée du nord de liens avec le terrorisme. Sont cités le Hezbollah et le LTTE (Tigres tamouls, Sri Lanka). Intitulé  "North Korea: Terrorism List Removal?", il est disponible ici

10/04/2008

Changes in Espionage by Americans: 1947-2007

Voila un document fort intéréssant qui vient d'être publié et que je recommande vivement. Cette analyse de 113 pages non seulement dévoile des cas peu connus de citoyens américains ayant fournis des informations a des services secrets étrangers (par exemple, russes, philippins, nord-coréens), mais en plus livre une analyse détaillée, et compare les différentes situations? Combien de personnes ont trahis, pour quelles raisons? Quelle était leur situation sociale, familiale? Et j'en passe. Un document en anglais qui rappele l'évolution du contexte historique depuis  1947 jusque 2007,réellement passionant. Disponible ici

07/04/2008

Le SVR, service de renseignement russe. Partie 1: le successeur de la 1ère Direction du KGB

Cette note est basée sur des informations obtenues de manière ouverte: analyse de biographies, interviews, sites spécialisés.

 Remplacant le 18.12.1991 le TcSR, bref successeur de la 1ère Direction Générale (Renseignement extérieur) du KGB d'URSS, le SVR est un service de renseignement extérieur qui n'a eu de cesse de s'inscrire dans la continuité de son successeur du KGB, récupérant aussi bien ses archives que ses informateurs et ses structures. Peu de choses ont changées avec l'apparition de la démocratie, pour le service de renseignement extérieur russe.
Photos du complexe de la 1ère Direction générale/ TcSR/ SVR a Yasenovo, dans la région de Moscou

Léonid Shebarshine a été le dernier patron de la 1ère Direction générale du KGB, chargée du renseignement extérieur. Contrairement a ses prédécesseurs, il a fait une très grande partie de sa carrière au KGB même, aussi bien dans des postes a l'étranger ( Aide du chef de station au Pakistan dans les années 60; chef de station adjoint chargé de superviser le renseignement politique a la station de Delhi jusque 1975 puis Rézident a Delhi de 1975 a 1977, et enfin rézident a Téhéran de 1979 a 1983) que au quartier général. Le général-lieutenant Léonid Vladimirovitch Shebarshine restera aux yeux de ses officiers un patron réellement compétent.

Dans le climat de chaos ambiant suite au putsch raté de août 1991, deux événements sauveront la 1ère Direction générale et son successeur: La première est l'attitude de Léonid Shebarchine , le patron de la 1ère Direction. Ce professionnel du renseignement a tenu a l'écart son service des turpitudes des putschistes, dirigés par le patron du KGB Vladimir Krioutchkov, dont il ne faisait pas partie des proches. Deuxième raison, la nomination a la tête du nouveau service de renseignement extérieur civil russe (Qui a été "séparé" du KGB par Vadim Bakatine, le nouveau patron du KGB) de Evguéni Primakov, un académicien spécialisé dans les relations internationales, une personne compétente et expérimentée, dont le but est de préserver au maximum le fonctionnement de cette institution qu'est le SVR. Primakov impulsera au SVR quelques réformes, qui seont ici détaillées.

Evidemment, avec la chute du communisme, le côté "idéologique" du travail du renseignement extérieur (défendre et exporter ou c'est possible la révolution communiste) disparaît. Pourtant, le SVR reprend beaucoup de choses venant du Premier Directoire:  structures, personnels (ce qui sera largement démontré au fil des articles), méthodes, issus de l'ex Première Direction générale, y compris son histoire et la dénomination de "tchékistes". Toutefois, les effectifs du SVR sont réduits a 15000 membres, aussi bien en poste a l"étranger que au quartier général a Yasénovo.

Primakov impulse quelques réformes mineures au sein du SVR: 
Au niveau des structures internes, plusieurs départements sont créés.
Apparaît ainsi un service de renseignement économique, chargé de l'espionnage économique pour aider les entreprises russes exportatrices mais aussi d'évaluer les buts des partenaires étrangers lors de la signature de contrats, vérifier la solvabilité des sociétés proposant leurs services aux sociétés d'Etat russes  .Primakov place a la tête du Département Vladimir Riabikhin, qui dirigera ce service de 1992 a 1997. L'activité du service est supervisée par Alexey Chtcherbakhov, Directeur-adjoint du SVR.
Autre nouveauté, la création d'un département chargé du contrôle des armements, de la lutte contre la prolifération nucléaire et des missiles ballistiques. C'est Guennadi Evstafiév, un officier du SVR spécialisé dans ses thématiques, qui est nommé a sa tête.
A gauche, Alexey Chtcherbakov, Directeur-adjoint du SVR, est entré au KGB en 1964. A droite, Gennadi Evstafiev, chef du département de contre-prolifération du SVR, a travaillé pour la 1ère Direction générale du KGB en Inde (fin des années 60), a Tokyo (Jusque 1975, grade de sous-colonel) puis a New York dans les années 80 officiellement comme assistant du Secrétaire général de l'ONU

Les services traditionnels, dans certains cas, voient leurs rôles renforcés; tel est le cas du service d'analyse et d'information du SVR, (apparement dirigé par Valeri Rozanov), la coopération avec les services secrets étrangers (Sous le contrôle d'un autre Directeur-adjoint, Grigori Rapota, et auquel prend part le chef du groupe des consultants auprès du Directeur du SVR, Vadim Kirpichenko), aussi bien avec le Guoanbu de la République Populaire de Chine que avec la CIA, le MI6, le BND ou la DGSE , les sud-africains, les japonais ou les algériens, sans oublier le renseignement scientifique et technologique. Les Etats-Unis ne sont plus "l'ennemi principal", la priorité pour le SVR n'étant plus, comme durant la Guerre froide, d'obtenir des informations sur toute mesure hostile a l'égard de l'URSS concue par les Etats-Unis. Le renseignement "illégal", c'est a dire l'envoi d'officiers sous fausse identité a l'étranger, continue. Toutefois, comme le note Evgueni Primakov dans son ouvrage, " la priorité numéro 1 du SVR reste le renseignement politique, c'est-a-dire la recherche d'informations sur les intentions d'autres Etats, en particulier a l'égard de la Russie".
    A gauche, Grigori Rapota, Directeur-adjoint du SVR. Entré en 1966 a la 1ère Direction, Rapota a servi dans les rézidenturas de Washington et Stockholm. Il a sans doute été "Rézident" en Finlande de 1987 a 1990. A droite Vadim Kirpichenko, chef du groupe des consultants auprès du Directeur du SVR. Il a servi en Egypte a deux reprises ( rézident adjoint de 1954 a 1959, puis rézident de 1970 a 1974) et en Tunisie (rézident de 1962 a 1964). Revenu a Moscou en 1974, il sera chef de la division des illégaux jusque 1979 puis adjoint du Directeur de la 1ère Direction générale.

Notons que trois services du SVR (Celui du renseignement économique, du contre-espionnage extérieur; de l'analyse et de l'information) ne dépendent pas de la Direction pour les opérations du SVR, mais paraissent directement des Directeurs centraux..

Les structures du SVR , au début, paraissent peu claires, voire confuses. Si les rôles de chaques service est clairement précisé, en revanche le contrôle par la Direction ne manque pas d'étonner, de par son enchevêtrement.Si Youri Zubakov est nommé responsable pour l'administration du SVR, Alexeï Chtcherbakov est chargé de superviser le travail du renseignement économique ainsi que dans le domaine scientifique et technologique, tandis que Grigori Rapota a sous sa coupe le contrôle des divisions Amérique, Europe, du Service de presse, et est chargé des relations avec les services secrets étrangers. Cet enchevêtrement confus sera heureusement terminé quand les structures du SVR sont précisées par la suite (quand exactement???) : Le SVR comprend désormais un Directeur, un 1er Directeur-adjoint, et quatre Directeurs adjoints:  un Directeur-adjoint pour les ressources humaines, un Directeur-adjoint pour les questions scientifiques (Dont dépend la Direction des sciences et technologies, la Direction de la technologie pour les opérations, la Direction de l'informatique, et l'académie du SVR) , un Directeur-adjoint pour les opérations (Dont dépend les départements supervisant les opérations du SVR, réparties thématiquement et géographiquement ), un Directeur-adjoint pour la logistique. Les services du contre-espionnage extérieur, de l'analyse et de l'information, du renseignement économique, dépendent toujours directement de la Direction.  Comme 1er Directeur-adjoint, Primakov choisit un spécialiste de la zone Asie, qui a une solide expérience du travail sur le terrain: Viatcheslav Trubnikov a été en poste au Pakistan puis  chef de station au Bangladesh en Inde de 1987 a 1990 avant de diriger les Départements Asie du Sud (1990-1991), puis Amérique du Nord (1991-1992) au Renseignement extérieur du KGB. Il peut aussi compter sur un certain nombre de Directeurs-adjoints, tel Viatcheslav Gurguenov, ou Youri Zubakov pour les questions administratives.
A gauche,Viatcheslav Trubnikov, 1er Directeur adjoint du SVR de 1992 a 1996, a auparavant servi en Inde puis comme rézident au Bangladesh de 1984 a 1987 et en Inde de 1987 a 1990. A droite, Yuri Zubakov, Directeur-adjoint pour l'administration du SVR de 1992 a 1996. Entré en 1966 au contre-espionnage militaire du KGB,il y a fait l'essentiel de sa carrière, ainsi que a la section des services administratifs du Comité Central.

Concernant les stations du SVR, pareil, les changements sont minimes: On récupère les structures et le personnel de l'ancienne Première Direction Générale du KGB d'URSS, avec le même fonctionnement: Un Rézident, le chef de station; un rézident-adjoint chargé de la ligne "X" (Renseignement scientifique et technologique), un rézident-adjoint chargé de la ligne PR (Renseignement politique), un rézident-adjoint chargé de la ligne "KR" (Contre-espionnage et sécurité), sans oublier les chiffreurs, sténos, spécialistes de l'interception éléctronique..Le personnel , comme il a été souligné plus haut, ne change pas: Le germaniste Ivan Gromakov, arrivé a la tête de la station de Washington en 1987, occupera le poste jusque 1993; le peu mondain Boris Volkov, a la tête de la rézidentura dans la capitale francaise depuis 1989, ne la quittera que a la mi-1992 suite a la déféction, rendue publique, d'un de ses adjoints; Alexandre Kisseliev continue d'assurer la liaison avec les autorités de Pyongyang, ou il est en poste depuis 1990, et qu'il ne quittera que en 1995 pour faire valoir ses droits a la retraite;  Youri Perfiliev, directeur d'un des postes les plus sensibles (Beyrouth) durant la guerre civile au Liban, et dont deux des officiers seront enlevés en 1985, donnera sa démission en 1995 a son retour d'Espagne, tandis que une autre "germaniste" de la 1ère Direction générale du KGB , étoile montante du SVR, Sergey Lebedev, est en poste en Allemagne en 1992, sans doute comme rézident a Bonn.
De gauche a droite; Alexandre Kisseliev, représentant du KGB/TcSR/SVR a Pyongyang de 1990 a 1995; Youri Perfiliev, chef de station en Espagne jusque 1995; Sergey Lebedev, apparement rézident a Bonn en 1992.

Toutefois, les stations du nouveau SVR a l'étranger subissent un ralentissement voire, dans certains pays, sont fermées, comme en Asie et dans le Pacifique, ou en Afrique. On estime que pas moins de 30 rézidentura sont fermées. En contrepartie, une station est ouverte en Afrique du Sud, pays avec qui les relations diplomatiques sont rétablies en février 1992, après une rupture d'une quarantaine d'années, appartheid oblige. Un des premiers rézidents est Mikhaïl Dmitriev. Le nombre d'officiers est réduit aussi, comme en attestent plusieurs rapports de services de contre-espionnage occidentaux. C'est la rézidentura de Paris qui , sans doute, en fera le plus les frais: Suite a la déféction de Viktor Ochtchenko (voir plus bas) l'ambassadeur de Russie a Paris, Youri Rijov (qui avait animé la commission d'enquête sur le rôle du KGB durant le putsch de 1991) profite de la déféction de Ochtchenko pour "nettoyer" l'ambassade de Paris: Après avoir déclaré publiquement que Ochtchenko est bien un membre du KGB/SVR, il demande a tous les officiers du SVR de quitter Paris avant que les autorités francaises ne le demandent. Ce qui est fait le 30.09.1992. Parmis les personnes sur le départ, Boris Volkov, ainsi que un 3ème secrétaire officiellement membre de l'UNESCO, Valentin Makarov, qui était en réalité un des officiers traitants de Francis Temperville (plus bas). Toutefois, le SVR réussit a envoyer de nouveaux officiers sous couverture diplomatique a Paris, dont parmi eux Andreï Zélénin ( Chef de station au Maroc au milieu des années 70) , arrivé durant l'année 1993 et chargé de représenter le SVR auprès des services secrets francais.

Quelques remplacements et démissions arrivent, mais très peu. Malgré la fin de la Guerre froide, l'espionnage entre nouveaux alliés continue. C'est dans la logique des choses. Les scandales secouent les deux côtés,mais ce qui est réellement préoccupant est incontestablement l'augmentation du nombre d'officiers du SVR qui "passent a l'ennemi".

Profitant de ce climat troublé, marqué par une forte période d'incertitude pour les russes, les services secrets occidentaux repassent a l'attaque, essayant de recruter ou de convaincre a faire déféction des officiers du SVR, troublant encore plus la situation au sein du SVR et lui faisant perdre nombre de sources. La déféction du colonel Viktor Ochtchenko, chef de la section "X" a la station de Paris et officiellement 2ème secrétaire d'ambassade , au profit du MI6 britannique a la mi-1992, entraîne le rappel immédiat de plusieurs officiers du SVR en poste a Paris, et l'interpellation par la DST et le MI5 de plusieurs informateurs du SVR, tels que l'ingénieur-atomiste francais Francis Temperville ou Michaël John Smith, un britannique recruté par Ochtchenko quand il était en poste a la station de Londres en 1975, et qui fournit au KGB (puis au  SVR) des infrmations sur les projets militaires.
Dans son ouvrage, Evguéni Primakov évoque aussi les déféctions de deux membres du SVR, l'un en poste en Belgique et l'autre en Finlande, ou encore les tentatives de recrutement du chef du SVR a Stockholm par le MI6 en 1993, ou du chef du SVR a Berne peu après , tentative menée par Rolf Mowatt-Larrssen, alors chef de la Base de la CIA a Zurich. La porte-parole du SVR Tatiana Samolis déclarera (Information de Intelligence Online du 04.03.1993) que sur les 18 derniers mois, 7 officiers du SVR avaient désertés.
Mais un des plus gros échecs du SVR est le recrutement par la CIA de Alexandre Zaporojski, un haut responsable du contre-espionnage du SVR, qui contactera le chef de station de la CIA a Buenos Aires, William Ortman, en 1994. Il faudra attendre 1997 pour que les services secrets russes comprennent qu'ils ont été infiltrés, et tombent sur Zaporojski, qui avait soudainement démissioné du SVR pour partir vivre aux Etats-Unis. Il sera arrêté en 2001.